Le millionnaire. C’est ainsi qu’on parlait de lui au village.
Il vivait dans un petit hameau de bord de mer, au bout de nul part, au centre de tout. Ce village, il le connaissait par cœur, il y vivait depuis toujours. Né d’un père aussi pauvre que malade et d’une mère tenant tristement le coup à travers ses douze enfants, il ne lui restait de l’enfance que de douloureux souvenirs. Ayant toujours été la cible de railleries de toutes sortes, il avait tracé seul son petit bout de chemin jusqu’à ce qu’il doive quitter la maison familiale afin de gagner sa vie en mer. Il avait alors 14 ans. Le peu d’éducation qu’il avait reçu à cette époque ne lui avait apporté que frustration et humiliation; la vie, il l’avait apprise de ses mains, à grands coups de souffrance et de désillusion. Plusieurs années plus tard, elle le lui avait ironiquement rendu puisqu’aujourd’hui, il était le pêcheur le plus riche du village. Ce dernier lui appartenait presque en entier d’ailleurs, résultat d’années à se priver, à rêver de faire taire les voix du passé. Vous voyez, les êtres ayant connu le manque développent souvent un profond besoin de posséder et le capitaine n’y échappait pas. Alors, à défaut de se taire, les mauvaises langues changèrent de discours. On ne parlait plus du “petit noir de l’autre bord du pont” à présent, mais bien du pêcheur millionnaire. La mesquinerie demeurait.
Or, c’était sans importance pour lui. L’homme avait la sagesse de ces êtres qui ont vécu trop, trop tôt. Il s’était bâti une carapace au fil du temps et désormais, rien de ce que pensaient les autres ne pouvait vraiment l’atteindre. Même si ce fut le cas, il n’avait aucune envie de perdre son temps à cultiver de sinistres sentiments envers son entourage. Cet homme possédait en effet l’étonnante faculté de transformer tout ce qu’il touchait en amour. Il avait cette tendresse dans les yeux que seul un homme blessé peut avoir. Dans ce regard ébène brillaient les cendres d’une enfance inachevée, un besoin de croire en l’extraordinaire. C’était justement ce qui charmait les demoiselles, qui étaient, ma foi, assez nombreuses à vouloir se noyer en ces eaux fantaisistes. Mais le millionnaire n’avait de yeux que pour une femme: la sienne. Il en était fou. Un amour unique, palpable, les unissait depuis trente années déjà. Ils avaient tout traversé ensemble: elle était son phare dans la tourmente, il était son port d’attache. Il l’avait charmée par son regard franc, audacieusement calme, avec ce charisme tranquille qui caractérise souvent les esprits tourmentés. Et son sourire! Ce rictus moqueur qui disait en avoir vu d’autres… Elle y avait rêvé cent fois. Maintenant, c’était pour elle qu’il s’éclairait. Et il y avait ses mains. Ses mains dans lesquelles on pouvait lire la vie. En les regardant bien, on pouvait respirer le vent de la mer, goûter l’eau salée, sentir le cordage filer entre nos doigts… Elles allaient de pair avec ses épaules qui, trop longtemps fragiles, étaient maintenant fortes et fières, se tenaient droit devant l’inconnu. Un grand roc dans la tempête.
Mais plus qu’un homme attirant, le marin était singulier de par sa façon de mener sa vie. L’authenticité, voilà ce à quoi il aspirait. Pas de flafla, que du vrai. Au large, les vagues et le vent ne parlaient pas pour rien dire et le pêcheur non plus. Cette recherche de vérité se traduisait aussi à travers son goût pour les choses simples, témoignage de son passé modeste. Plutôt que l’argenterie, il choisissait le bois; au neuf, il préférait le vieux. Malgré les moyens dont il disposait depuis quelques années, il avait choisi de vivre simplement, comme il l’avait toujours fait. Qu’aurait-il fait d’une maison immense de toute façon? Lorsqu’il n’était pas en mer, il passait le plus clair de son temps à réfléchir ou à rêver. Ainsi, lors de longs après-midis d’hiver, il n’était pas rare de l’apercevoir dans la fenêtre de sa chambre, se frotter les mains en marmonnant… Il pouvait passer des journées entières à errer dans la maison, valsant distraitement d’une pièce à l’autre, sous les yeux amusés de son unique fille. Lorsqu’elle en avait assez, la petite n’avait qu’à crier “La terre appelle Papa!” pour que l’homme soudainement se réveille et la fasse virevolter dans les airs, provoquant une fraîche averse de rires… Et chaque fois, l’homme priait pour que ça reste ainsi, pour qu’elle ne connaisse jamais la peur.
Parce que lui avait encore peur. Et lorsqu’il avait peur, l’homme buvait. Une soif immense pour une peur tenace. Alors il noyait le passé, assis à la table de la cuisine, verre après verre, jusqu’au petit matin. Parfois, on le surprenait à pleurer, la tête entre les mains, dans la lueur orangée de l’aube naissante. On pouvait deviner les ombres d’antan danser autour de lui, ranimer l’enfant qu’il avait été. Il se sentait si petit… Puis les voix se calmaient et il pouvait aller dormir, apaisé. Un sommeil fiévreux, coupable, l’emportait chaque fois. Puis il repartait en mer et la vie reprenait son cours… Jusqu’à la prochaine fois.
Alors pour ne pas léguer cette peur à sa fille, l’homme avait choisi de l’aimer de loin. Comme on aime un bijou trop cher, une œuvre d’art unique qu’on ne voudrait surtout pas abîmer. Comme s’il pouvait lui voler sa pureté, l’empoisonner, tel un serpent malicieux. Mais jamais il ne l’oubliait. Elle était toujours avec lui. Il trouverait sûrement les mots pour lui expliquer un jour… En attendant, une timide distance les séparait, un voile ténu, et ce malgré l’immense amour qu’ils partageaient. La belle et la bête.
Cet homme, c’était mon père.