Demain, peut-être.

La brosse à dents était blanche, avec un manche bleu.

Ce n’était pas qu’elle eût quoi que soit qui puisse la distinguer d’une autre. Les poils fatigués, le caoutchouc usé, elle se serait difficilement acquitté de la seule tâche à laquelle elle était destinée. Et pourtant, impossible de la jeter.

En d’autres circonstances, la scène aurait pu être plutôt comique. En caleçon, les bas remontés, les deux mains obstinément accrochées à ce petit objet essoufflé, il avait déjà eu l’air plus sérieux. Mais rien n’était pourtant plus sérieux à cet instant que cette brosse à dents. Il suffisait d’entrevoir son regard plus vitreux que le miroir pour s’en apercevoir.

Pendant cinq bonnes minutes, il soupesa la chose, comme si son poids pouvait, à la longue, triompher sur le sien. Son poids à lui, juste ici, entre le coeur et le nombril. Leur poids à lui. Mais ça ne venait pas. C’était lui, le poids. Lui qui s’accrochait à ce souvenir brossé, à ce passé brillant au goût de menthe amélioré, à cette histoire plus blanche que blanche, immaculée.

Ses jointures aussi étaient blanches. Elle allait gagner.

D’un geste délicat, presque tendre, il redéposa la brosse à dents à sa place.

Demain, peut-être.

Jamais seule

L’homme lui avait dit de la suivre. C’était un homme de confiance, dès lors elle ne s’était posé aucune question. De toute façon, ça ne pouvait être pire.

Les deux femmes descendaient à présent un long escalier. De temps en temps, elles passaient une porte. Puis elles continuaient à descendre. Un nombre incalculable de portes se succédaient ainsi, semblant mener toujours plus profond vers un lieu secret de haute importance. Certaines étaient matelassées, d’autres étaient rouges, ou bien jaunes. Mais ça n’avait aucune importance.

Elles débouchèrent enfin sur une vaste pièce innondée de lumière. De larges baies vitrées laissaient entrer les rayons du soleil couchant. C’était un soleil d’hiver, bas et presque rose. La jeune fille trouva cela étrange, elle croyait pourtant être sous terre.

Elle s’avança vers l’une des fenêtres. C’est stupéfaite qu’elle se retrouvât face au paysage de son enfance.

Derrière elle, la femme s’approcha. Sans rien dire, elle passa ses bras autour de ses épaules. Comme si elles se connaissaient depuis toujours. La fille était étrangement bien, ainsi lovée dans les bras de l’inconnue, à contempler le village où elle avait grandi. L’homme avait raison, elle avait bien fait de la suivre. Elle pouvait presque apercevoir la maison de ses parents, au tournant de la rivière…

Quand elle se retourna, la femme avait disparu.

Elle comprit alors qu’en descendant au plus profond d’elle-même, elle ne serait jamais seule.

Vacarme

C’était l’automne et le soleil brillait à tue-tête. Les feuilles, tombantes, faisaient pleurer les chênes.

Elle était blottie dans son absence, les yeux rivés sur l’attente. Le ventre plein d’un vide compact, à courir vers l’ennui, intarissable. Et les heures passaient sans que rien ne se passe.

Il y a des jours comme ça où même le silence fait du bruit.

C’était un homme de peu de mots.

Presque beau

L’idée m’est venue en buvant mon quatrième café.

Elle me parlait, sans arrêt, de sa mère, de Gerry pis de l’hôpital, comme si la seule idée d’un silence allait me faire disparaître.

Je regardais les petits nuages blancs monter devant mes yeux. Denses, presque ronds, ils s’échappaient tranquillement de ma gueule, morte. J’ai pensé à Leonard Cohen. C’était presque beau.

S’échapper.

Il faudrait vraiment aller au mariage des jumelles, la famille, tout ça… Ça pourrait jaser.

Un autre nuage.

J’allais partir ce soir.

Le millionnaire

Le millionnaire. C’est ainsi qu’on parlait de lui au village.

Il vivait dans un petit hameau de bord de mer, au bout de nul part, au centre de tout. Ce village, il le connaissait par cœur, il y vivait depuis toujours. Né d’un père aussi pauvre que malade et d’une mère tenant tristement le coup à travers ses douze enfants, il ne lui restait de l’enfance que de douloureux souvenirs. Ayant toujours été la cible de railleries de toutes sortes, il avait tracé seul son petit bout de chemin jusqu’à ce qu’il doive quitter la maison familiale afin de gagner sa vie en mer. Il avait alors 14 ans. Le peu d’éducation qu’il avait reçu à cette époque ne lui avait apporté que frustration et humiliation; la vie, il l’avait apprise de ses mains, à grands coups de souffrance et de désillusion. Plusieurs années plus tard, elle le lui avait ironiquement rendu puisqu’aujourd’hui, il était le pêcheur le plus riche du village. Ce dernier lui appartenait presque en entier d’ailleurs, résultat d’années à se priver, à rêver de faire taire les voix du passé. Vous voyez, les êtres ayant connu le manque développent souvent un profond besoin de posséder et le capitaine n’y échappait pas. Alors, à défaut de se taire, les mauvaises langues changèrent de discours. On ne parlait plus du “petit noir de l’autre bord du pont” à présent, mais bien du pêcheur millionnaire. La mesquinerie demeurait.

Or, c’était sans importance pour lui. L’homme avait la sagesse de ces êtres qui ont vécu trop, trop tôt. Il s’était bâti une carapace au fil du temps et désormais, rien de ce que pensaient les autres ne pouvait vraiment l’atteindre. Même si ce fut le cas, il n’avait aucune envie de perdre son temps à cultiver de sinistres sentiments envers son entourage. Cet homme possédait en effet l’étonnante faculté de transformer tout ce qu’il touchait en amour. Il avait cette tendresse dans les yeux que seul un homme blessé peut avoir. Dans ce regard ébène brillaient les cendres d’une enfance inachevée, un besoin de croire en l’extraordinaire. C’était justement ce qui charmait les demoiselles, qui étaient, ma foi, assez nombreuses à vouloir se noyer en ces eaux fantaisistes. Mais le millionnaire n’avait de yeux que pour une femme: la sienne. Il en était fou. Un amour unique, palpable, les unissait depuis trente années déjà. Ils avaient tout traversé ensemble: elle était son phare dans la tourmente, il était son port d’attache. Il l’avait charmée par son regard franc, audacieusement calme, avec ce charisme tranquille qui caractérise souvent les esprits tourmentés. Et son sourire! Ce rictus moqueur qui disait en avoir vu d’autres… Elle y avait rêvé cent fois. Maintenant, c’était pour elle qu’il s’éclairait. Et il y avait ses mains. Ses mains dans lesquelles on pouvait lire la vie. En les regardant bien, on pouvait respirer le vent de la mer, goûter l’eau salée, sentir le cordage filer entre nos doigts… Elles allaient de pair avec ses épaules qui, trop longtemps fragiles, étaient maintenant fortes et fières, se tenaient droit devant l’inconnu. Un grand roc dans la tempête.

Mais plus qu’un homme attirant, le marin était singulier de par sa façon de mener sa vie. L’authenticité, voilà ce à quoi il aspirait. Pas de flafla, que du vrai. Au large, les vagues et le vent ne parlaient pas pour rien dire et  le pêcheur non plus. Cette recherche de vérité se traduisait aussi à travers son goût pour les choses simples, témoignage de son passé modeste. Plutôt que l’argenterie, il choisissait le bois; au neuf, il préférait le vieux. Malgré les moyens dont il disposait depuis quelques années, il avait choisi de vivre simplement, comme il l’avait toujours fait. Qu’aurait-il fait d’une maison immense de toute façon? Lorsqu’il n’était pas en mer, il passait le plus clair de son temps à réfléchir ou à rêver. Ainsi, lors de longs après-midis d’hiver, il n’était pas rare de l’apercevoir dans la fenêtre de sa chambre, se frotter les mains en marmonnant… Il pouvait passer des journées entières à errer dans la maison, valsant distraitement d’une pièce à l’autre, sous les yeux amusés de son unique fille. Lorsqu’elle en avait assez, la petite n’avait qu’à crier “La terre appelle Papa!” pour que l’homme soudainement se réveille et la fasse virevolter dans les airs, provoquant une fraîche averse de rires… Et chaque fois, l’homme priait pour que ça reste ainsi, pour qu’elle ne connaisse jamais la peur.

Parce que lui avait encore peur. Et lorsqu’il avait peur, l’homme buvait. Une soif immense pour une peur tenace. Alors il noyait le passé, assis à la table de la cuisine, verre après verre, jusqu’au petit matin. Parfois, on le surprenait à pleurer, la tête entre les mains, dans la lueur orangée de l’aube naissante. On pouvait deviner les ombres d’antan danser autour de lui, ranimer l’enfant qu’il avait été. Il se sentait si petit… Puis les voix se calmaient et il pouvait aller dormir, apaisé. Un sommeil fiévreux, coupable, l’emportait  chaque fois. Puis il repartait en mer et la vie reprenait son cours… Jusqu’à la prochaine fois.

Alors pour ne pas léguer cette peur à sa fille, l’homme avait choisi de l’aimer de loin. Comme on aime un bijou trop cher, une œuvre d’art unique qu’on ne voudrait surtout pas abîmer. Comme s’il pouvait lui voler sa pureté, l’empoisonner, tel un serpent malicieux. Mais jamais il ne l’oubliait. Elle était toujours avec lui. Il trouverait sûrement les mots pour lui expliquer un jour… En attendant, une timide distance les séparait, un voile ténu, et ce malgré l’immense amour qu’ils partageaient. La belle et la bête.

Cet homme, c’était mon père.

Moitié silence, moitié fille.

Je te vacances, tu me magique

Tu me cadence, je te tragique

On se prunelle

Des étincelles

Deux immortels polichinelles

Viens, qu’on se contre-courant

J’aime quand tu te délinquant

On se retrouvailles

On s’enfantillages

Tu me canaille

Je te volage

Tu me muse, tu me folie

Tu me vrai, tu me samedi

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